Bridgestone « Comme une pierre qui roule » – lire la tribune libre de Maître Rachid Brihi

Rachid Brihi

Posté le 27 octobre 2020 //

Article paru le 26 octobre 2020 //

LIRE la plume savante de Bernard Teyssié est toujours un moment d’excitation intellectuelle. Lorsque son propos, à l’occasion de la « fermeture annoncée » en France d’une usine de pneumatiques d’un groupe japonais, rencontre autant notre assentiment, il n’est pas aisé de résister à une sorte « d’autosatisfaction des désirs », et de se prendre à rêver : et si nous avions raison ?Raison de quoi ? D’avoir défendu la cause des travailleurs soumis à la loi d’airain du seul marché, cette main pas si invisible que cela qui dictait l’obligation impérieuse de soumettre la gestion de l’emploi aux effets vertueux de la mondialisation financière, de faire accepter au plus grand nombre les douloureux sacrifices dans leurs conditions de travail et de rémunération et leur faire miroiter des jours meilleurs, en vain.

D’avoir plaidé la cause des représentants des travailleurs pour un réel pouvoir de contrôle des stratégies industrielles, pour une véritable capacité d’influence sur des décisions mises en oeuvre sans
prise en compte de l’intérêt de (toute) l’entreprise et non des seuls actionnaires, pour un dialogue social fécond et non pas formellement factice, réduit, à coup de réformes successives, à une véritable mascarade censée donner bonne conscience sociale pour sauver la
doxa libérale.

D’avoir dénoncé les gouvernements successifs de ces dernières décennies de participer à la destruction du tissu industriel français, complices d’un marché de dupes pour ne pas avoir imposé aux
entreprises, japonaises ou autres, des contreparties aux aides publiques dilapidées sur le dos du contribuable, ce dernier était alors sermonné lorsque, pour sauver l’emploi en France, il osait en appeler aux pouvoirs publics lesquels demeuraient rivés obsessionnellement à l’orthodoxie budgétaire.

Aujourd’hui, la dénonciation aussi tardive que pertinente des lâches errements de nos gouvernants en matière économique et industrielle nous fait penser à tous ces thuriféraires du néolibéralisme
qui, de tribunes en chroniques, vilipendaient la dépense publique jusqu’à ce qu’un accident de santé les transforme en ardents défenseurs du service public hospitalier… Mais « avoir eu raison » n’a que peu d’intérêt devant les périls qui guettent l’avenir de nos sociétés.

Alors « Que faire ? » comme disait un grand révolutionnaire.

D’abord écouter la petite musique diffusée par Bernard Teyssié dont on connaît l’attachement à l’Europe et singulièrement à son modèle social. L’Europe n’est pas exempte de responsabilité à la condition de garder à l’esprit que dans cet espace original même élargi, ce sont les choix politiques, souvent imposés, qui sont à l’origine de la capitulation de la puissance publique devant les chantres du libéralisme et sont donc le résultat de la délibération démocratique, certes imparfaite. L’Union européenne doit se réformer en profondeur sur tous les plans : elle ne doit pas rester une somme d’institutions bureaucratiques mais se doter d’un gouvernement démocratique avec une règle d’expression majoritaire, y compris en créant des centres de décision à géométrie variable. L’Europe doit s’imposer non plus comme un seul marché économique mais comme un véritable espace politique et faire des choix clairs et transparents : en finir avec une forme de naïveté face au dumping fiscal et social, protéger le bien-être et la santé de ses travailleurs et de ses citoyens contre les offensives stratégiques des empires, qu’ils soient privés ou publics, et qui sous couvert de libre concurrence sont en réalité les pires protectionnistes. Bref, entendre par exemple la voix de la Confédération Européenne des Syndicats qui appelle depuis si longtemps à un autre modèle social !
L’affaire Bridgestone n’est pas qu’un « dossier emblématique », elle résonne comme un cas d’école des errements des politiques néo-libérales qui ont fait abdiquer la France et l’Europe. Au-delà d’une prochaine échéance électorale, fût-elle présidentielle, n’est-ce pas tout l’édifice construit patiemment, mais finalement sans solides fondations, qui risque de sombrer sous les vents
mauvais qui déferlent sur les peuples d’Europe ?

Bob Dylan chantait dans Like A Rolling Stone :
« De Napoléon en haillons et du langage qu’il parlait
Va le voir maintenant, il t’appelle, tu ne peux plus refuser
Quand on a rien, on n’a rien à perdre ».

Cet article répond à l’édito de Bernard Teyssié – « Le mot de la semaine » in « La semaine juridique » (JCP) : Cliquez ici